Eoghan Ó Dúill, professeur à Lille 3 : « L’enseignement est un acte politique » 10

Eoghan Ó'Dúill, professeur agrégé à Lille 3

Eoghan Ó Dúill est Irlandais et vit en France depuis 1999.  Passé par Trinity College, il a été assistant dans un collège, étudiant en journalisme et lecteur à l’université. Il enseigne aujourd’hui la littérature anglaise, la traduction et l’expression orale à Lille 3. A l’heure où nos parlementaires s’écharpent sur la déchéance de nationalité, il livre un regard affûté sur notre pays. Entretien 

 

Eoghan Ó'Dúill, professeur agrégé à Lille 3 - Crédits photos : Eoghan Ó'Dúill

Eoghan Ó’Dúill, professeur agrégé à Lille 3 – Crédits photos : Eoghan Ó’Dúill

Campus Lille : Avez-vous déjà été la cible de racisme, de xénophobie ?

Eoghan Ó’Dúill : Professionnellement parlant, je n’ai jamais été discriminé. On m’a donné du travail, on m’a permis de passer des diplômes, d’évoluer. Je rencontre plutôt des clichés : en tant qu’Irlandais, j’ai parfois l’impression d’être considéré comme un anglophone de seconde classe, comme si mon anglais était moins bon que celui d’un Anglais ou d’un Américain.

En revanche, en tant que personne handicapée, j’ai été bien mieux intégré en France qu’en Irlande. J’ai un trouble neurologique qui m’empêche d’écrire. En Irlande, j’ai quand même dû rédiger à la main mes examens. En France, on m’a proposé un clavier d’ordinateur, un tiers-temps, une salle à part. Là-dessus, la France a une attitude bien plus positive que l’Irlande.

L’Irlande n’a pas l’air de vous manquer…

Absolument pas. Quand je suis parti, on parlait de l’Irlande comme du Tigre celtique. Nous vivions un boom économique sans précédent. Les gens n’ont pas compris que je parte… Mais je me sentais à l’étroit.

Vous n’avez pas la nationalité française. Pensez-vous la demander ?

Non. Marine Le Pen veut que tous les fonctionnaires soient Français. Ça me terrifie. Et avec les récents débats sur la déchéance de nationalité, j’ai l’impression que la nationalité est quelque chose de vraiment temporaire. Ça ne m’intéresse pas. Voter en France, oui, mais pas à ce prix. Mais il n’y a pas que le vote : l’enseignement aussi est un acte politique, si c’est fait correctement.

Et puis, j’ai une vision marxiste de la nationalité : « Je n’accepterais jamais d’entrer dans un club qui m’accepterait comme membre » [citation de l’humoriste Groucho Marx]. Je dois être antisocial, mais je n’ai pas envie d’appartenir à une communauté. D’un autre côté, le pays de votre femme et de vos enfants peut-il être un pays étranger ? 

Quelles ont été les étapes marquantes de votre parcours en France ?

 Après le CAPES, en 2000, j’ai passé cinq ans à Roubaix, dans un collège classé en « zone violence ». Je n’avais jamais rien vu de tel. J’ai compris que la pauvreté financière produisait la misère intellectuelle. Quand il n’y a pas l’électricité à la maison, la priorité n’est pas d’acheter des livres, d’aller au théâtre, de voyager. En EPS, le collège emmenait les jeunes à lapiscine, pas pour apprendre à nager mais pour que les enfants se lavent. Certains n’avaient pas d’eau de tout l’hiver… C’était incroyable. Et ça, personne n’en parle, tout le monde s’en fout.

Comment s’est passé votre intégration ?

La première date-clé, ça a été l’obtention du CAPES. Ca a été un message fort, comme si la République française me disait « On a besoin de vous ». J’avais l’impression d’être à ma place. Ensuite, l’agrégation, en 2005. Non seulement j’avais un travail en France, mais c’était un bon travail, bien payé. Et puis, il y a eu la naissance de mon fils, en 2006, mon mariage avec sa mère, l’année suivante, puis l’arrivée de mon deuxième fils en 2009.

Mais parfois, je me dis que dans mon couple, ce n’est pas moi qui ai le plus émigré. Ma femme a grandi dans une famille de la classe ouvrière ; son père travaillait à l’usine, sa mère était femme de ménage. Elle a grandi en France, fait toutes ses études en France, travaille en France. Aujourd’hui, elle est professeur, l’ascenseur social a fonctionné pour elle grâce à l’éducation. En Irlande, ça, ce n’est pas possible. Moi, j’ai changé de pays, mais ma vie est restée la même.

Lille 3, et l’université en général, souffrent d’une mauvaise réputation. A tort ou à raison ?

Le problème ne vient pas de Lille 3, c’est la même chose dans toutes les universités. Les professeurs sont enseignants-chercheurs. La recherche est mieux vue que l’enseignement : on peut être reconnu en tant que chercheur, pas en tant que prof. Or, si vous voulez faire de la recherche, il faut enseigner. Mais la plupart ne savent pas comment faire !  Et puis, il n’y a pas assez de profs du Nord-Pas-de-Calais et trop de Parisiens. Dès que la SNCF fait grève, ce sont des cours en moins pour les étudiants. Et ils ne sont pas accessibles pour les étudiants…

D’autre part, je pense qu’il faudrait une sélection à l’entrée en licence, pour améliorer l’image de « dernier choix » de la fac. Ou alors, demander 1000 euros par an aux étudiants : on éliminerait tous les touristes. Quand vous payez, vous ne pouvez pas vous permettre de rater vos examens. Mais en France, dès qu’on parle de réforme, tout le monde se pisse dessus !

En tant qu’étranger, comment avez-vous vécu les attentats du 13 novembre ?

Il y a un parallèle énorme avec l’Irlande du Nord des années 70 et 80. L’IRA [Irish Republican Army, mouvement indépendantiste irlandais considéré comme terroriste] posait des bombes partout. Ils appartenaient à la communauté catholique. Le gouvernement britannique voyait l’ensemble des Catholiques comme le problème. Pourtant, tous  ne soutenaient pas l’IRA ! Aujourd’hui, c’est plus ou moins la même chose avec le gouvernement français et les musulmans ou même les migrants.

Et puis, ces attaques ont fait 130 morts. Les accidents de la route font autant de victimes en deux semaines [en moyenne]. Ils n’ont pas d’idéologie, et pourtant le résultat est le même : des gens tués violemment, plus tôt que prévu, ils laissent une famille derrière eux. On fait beaucoup contre le terrorisme, pas tellement pour la prévention routière. On investit énormément d’argent public dans les forces de l’ordre, au détriment des écoles, des hôpitaux. Victor Hugo disait : « Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons ». Il faut privilégier la prévention à la répression… Si vous permettez aux gens d’avoir une famille, une maison, un travail, ils ne penseront pas à aller poser des bombes.

Un autre sujet récurrent en ce moment en France, celui de la laïcité. Quel regard portez-vous dessus ?

J’adore ce concept. La laïcité n’existe pas en Irlande. Plus de 90% des écoles sont dirigées par l’Eglise catholique. Je pense que la laïcité française n’est pas comprise à l’étranger, on la voit comme une interdiction. Moi, je la prends comme une liberté : chacun a le droit d’avoir la religion qu’il souhaite, simplement, ça reste à la maison et ça n’a pas sa place à l’école.

Propos recueillis et traduits par Emeline VIN


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10 commentaires sur “Eoghan Ó Dúill, professeur à Lille 3 : « L’enseignement est un acte politique »

  • Herman

    J’ai eu la chance d’avoir Mr. O’Duill dans différents cours de ma licence à Lille 3. C’est probablement le meilleur enseignant que j’ai connu. Il est drôle, investi, humain, tranchant, ne vous ménage pas, et vous pousse à donner le meilleur de vous-même. C’est en parti grâce à lui que j’ai obtenu le capes d’anglais cette année. C’est un de ces enseignants que l’on n’oublie jamais!

  • ADAM

    Je trouve que l’interview d’Emeline, en plus d’être parfaitement menée, est très intéressante. Nous pouvons, au travers des réponses de cet enseignant, effectuer une comparaison entre nos 2 pays, culturellement et socialement. Et nous y apprenons, au cas où nous l’aurions un peu oublié, que certes la misère existe encore et aussi en France, mais qu’il est tout de même possible à tous d’accéder à la culture. Nous prenons conscience également que c’est un pays tolérant, bien plus que ne semble l’être le pays natal de cet enseignant. Nous sommes donc chanceux, merci de nous le rappeler.
    Nous y apprenons également que l’intégration est aussi une histoire de personnalité et pas forcément due à une culture. Ouf !
    Le point de vue de cet enseignant sur le terrorisme au sens large est également intéressant car l’Irlande a vécu ce type de violence bien avant nous et le rappel qu’il s’agissait là aussi et déjà de problèmes liés à la religion entérine le fait que la laïcité est et doit devenir un combat plus que jamais. La religion est en effet une histoire de chacun très personnelle et ne devrait pas s’exposer et encore moins dans les lieux d’apprentissage de la culture.
    Je suis cependant très triste de lire qu’en 2016 le débat et les craintes sur la nationalité française sont presque les mêmes que ceux que j’ai entendus et subis pendant des années en tant que fille d’émigré, même si lorsque vous êtes parfaitement intégrés et ne commettez pas d’actes graves, votre statut de résident en France ne sera jamais remis en cause.
    Je suis, à titre personnelle, heureuse de lire que la France a progressé en mettant des outils à disposition des travailleurs handicapés contrairement l’Irlande qui semble être très très en retard, voir semble faire de la discrimination, mais moi-même « bénéficiant » de ce statut, je trouve qu’il y a encore d’énormes progrès à fournir car je rencontre encore d’énormes problèmes au sein de la structure dans laquelle je suis, qui est pourtant de la fonction publique. Entre les volontés et leur application, il y a parfois….
    Alors M. Eoghan Ó Dúill pourrait peut-être être le porte-parole de ces points positifs français auprès de son pays afin que l’Irlande aussi permette cette progression et acceptation de ces points négatifs que sont la laïcité et le droit pour tous au travail dans les mêmes conditions.
    Merci à Émeline pour ce travail très enrichissant pour tous et félicitations !

  • morreale

    regard pertinent sur notre société française qui a des atouts pour permettre à tout à chacun de prendre sa place mais que le parisianisme, la course au succès, la politique peu soucieuse de l’éducation et du bien être des citoyens, le nombrilisme , l’individualisme etc entravent

  • Pfeiffer Martine

    Beau témoignage d’une intégration réussie.
    Si seulement cet exemple pouvait être lu, relu et connu par ceux qui nous dirigent, ceux qui forment nos enseignants et nos chefs d’établissement, nous pourrions être plus performant dans l’accueil, l’intégration et la réussite de tous, quelques soient leurs différences.
    Sur ce plan nous avons encore beaucoup de progrès à faire.
    C’est ma vision d’infirmière en milieu scolaire, j’essaye de travailler pour que tous puissent comme ce professeur, bénéficier des aménagements dont il a pu profiter afin que tous les enfants à besoins particuliers aient vraiment les même chances de réussir à l’école.

  • jerome

    Merci, pour ce regard authentique sur la France. Un regard qui fait du bien. Des propos recueillis avec talent. Ce monsieur parle de sa réalité, elle rejoint la mienne. Celle des français qui avancent malgré tout, partagent leurs vécus.Sans parler du droit, je considère ce monsieur plus français qu’un terroriste. Un terroriste a t-il une nationalité ? Cela tranche avec les propos impersonnels et répétitifs des politiques notamment face aux attentats.